Le Journal des Décideurs

Marcellin Koba à propos du financement des projets au Bénin:« L’information manque à la diaspora béninoise pour investir »

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 Les béninois de l’extérieur constituent un puissant levier pour impacter positivement l’économie. Mais leurs potentialités et ressources sont mal ou très peu exploitées par l’administration publique qui leur met parfois, des bâtons dans les roues. A travers une interview accordée au secrétaire exécutif de l’Observatoire international pour le transfert de fonds des migrants pour les pays les moins avancés, Marcellin Koba, nous avons passé en revue les défis et perspectives de la totale participation des béninois de l’extérieur à l’édification d’une nation prospère.

L’économiste : Quelle différence entre migrants et membres de la diaspora ?

Un migrant c’est celui qui se déplace de son lieu de résidence habituel pour un autre point. Cela peut être à l’intérieur du pays. Quand quelqu’un se déplace de Cotonou à Parakou, il est migrant. Et pour un temps. Les normes internationales précisent parfois entre trois et six mois. Quand un béninois est installé au Nigéria, par exemple depuis cinq ans, il n’est plus migrant. Soit il est béninois de l’extérieur ou de la diaspora.

Quels sont les mécanismes d’investissements au Bénin qu’utilisent les béninois de l’extérieur ?

De façon générale, les béninois de l’extérieur investissent au Bénin de plusieurs manières. Ceci n’est pas toujours suivi ou contrôlé. Quand nous parlons d’investissements, sauf si vous le précisez, ce n’est pas forcément des investissements qui vont être rentabilisés. Il y a des béninois qui ont laissé des enfants ici à qui ils envoient des frais de scolarité chaque année. Il y a des gens qui ont des parents à qui ils envoient de l’argent pour les entretiens au quotidien ou pour les soins de santé ou en cas d’obsèques. En un mot, c’est par le transfert, l’envoi de fonds que les béninois de l’extérieur investissent dans le pays.

Mais au-delà de ça il y a certains béninois de l’extérieur qui créent des activités qui génèrent des bénéfices. Ils ont créé une entreprise ou des affaires que des frères, parents ou amis à eux gèrent sur place. Ils envoient de l’argent par d’autres canaux pour le matériel, le capital ou autres choses. Et les entreprises se développent sur place.

En terme de pourcentage par rapport au Produit intérieur brut du Bénin, à quel taux se situe les investissements des béninois de l’extérieur ?

Il serait très difficile de le dire par rapport au PIB parce que là on n’arrive pas jusqu’à l’heure où je vous parle à, quantifier. On connait quelque peu sur la base des données de la Banque mondiale et la BCEAO et d’autres institutions internationales le volume mais il n’y a pas eu d’études approfondies qui disent clairement quelle est la part de ce que les béninois apportent par rapport au PIB. On ne peut pas dire aujourd’hui de façon chiffrée avec exactitude quelle est la contribution des béninois de l’extérieur au PIB.

 

Comparés à certaines nations d’Afrique dont le Sénégal et le Mali, pour ne citer que celles-là, peut-on dire que les béninois de l’extérieur investissent moins dans leur pays?

 

Je ne pense pas. Il faut faire des études pour faire cette observation-là. L’une des missions principales de l’observatoire international pour le transfert de fonds des migrants ce sont ces études-là qui nous permettent non seulement d’apprécier le volume mais aussi les secteurs dans lesquels ces béninois investissent et surtout faire une comparaison avec nos collègues de la sous-région. Mais aujourd’hui, de façon numérique, ces pays ont plus de ressortissants à l’extérieur que le Bénin. Donc plus vous êtes nombreux plus vous allez pouvoir envoyer.

Deuxième chose, il y a des questions socioculturelles. Si vous êtes issu d’un peuple, en partant en France par exemple, si vous êtes malien, c’est toute la famille qui s’est cotisée pour vous envoyer, vous vous sentez redevable à toute la famille et peut-être que ce que vous allez envoyer va être plus important. Mais le béninois qui culturellement ou sociologiquement part sans rien dire à quelqu’un, se débrouille et se bat tout seul, ne se sent redevable à personne, s’il doit envoyer en retour ce sera peut-être à un nombre restreint de personnes. Voilà pourquoi je ne veux pas qu’on aille sur le terrain de la comparaison. Les raisons et bases de départ ne sont pas les mêmes et le volume ou la quantité d’argent qu’on envoie varie aussi en fonction de pourquoi on est allé, des activités qu’on mène là-bas et pourquoi on doit envoyer. Voilà un peu ce qui m’empêche de faire une comparaison. Mais je sais que sur la base des statistiques, les pays que vous évoquez ont plus de ressortissants en dehors de leurs territoires notamment quand je prends le cas de l’Europe pour les sénégalais, maliens, cela n’a rien de comparable aux béninois. Déjà selon leurs démographies, ces pays-là ne sont pas comparables au Bénin en termes d’effectifs.

Quels sont les secteurs dans lesquels la diaspora béninoise investit au Bénin ?

L’observatoire international pour le transfert de fonds des migrants a conduit entre 2012 et 2013 une étude financée par l’Organisation internationale pour la migration(OIM) qui nous a permis de comprendre que les fonds transférés par les béninois vont globalement dans trois domaines : le social d’abord ou l’aide aux parents ; le social ensuite sous l’angle de la contribution à la réalisation d’infrastructures communautaires mais de façon un peu personnelle ; enfin, c’est un peu pour le développement d’activités personnelles. C’est-à-dire vous voulez construire votre propre maison étant à l’extérieur vous envoyez de l’argent pour acheter le matériels et confier le chantier à un quelqu’un. Mais on a vu aussi qu’il y a des béninois qui investissent dans quelques entreprises pour que les bénéfices puissent profiter à des parents. Au lieu qu’il envoie de l’argent chaque mois ou dans une certaine périodicité, il investit dans une activité dont les bénéfices servent à régler les petits problèmes pour lesquels il devrait envoyer de l’argent. Je donne un exemple : quelqu’un a créé une boîte dans le domaine de l’informatique et sait que le bénéfice chaque mois même si c’est 50.000, il faut donner 10.000 à son petit frère, 20.000 à sa mère et le reste pour la scolarité d’un cousin. Voilà un peu ce que nous avons observé sur la base des informations que nous avons collectées sur le terrain.

 

Pourquoi la diaspora béninoise préfère investir dans ces secteurs et non d’autres ?

 

A écouter certains béninois de la diaspora, les secteurs de l’immobilier et autres n’ont pas de la visibilité. Les béninois de la diaspora n’ont pas assez d’informations sur ces domaines-là pour savoir qu’il y a des opportunités pour y investir. Toute l’information qu’ils ont c’est qu’un ami, proche ou parent leur dit qu’il y a telle ou telle opportunité. Deuxième chose, même quand l’information vient sous cette forme-là, les précisions qui permettent de prendre une décision ne sont pas disponibles. Quand vous voulez investir des centaines de millions dans un secteur, l’immobilier par exemple, il vous faut des données fiables et actualisées. Pis, beaucoup de béninois vivants à l’extérieur sont considérés à tort ou à raison comme des gens déjà un peu particuliers et parfois quand ils sont sur le terrain, on ne leur fait pas des facilités. Ils n’ont pas facilement accès à l’information. Ils sollicitent des pièces administratives qu’ils sont censés avoir en trois jours mais ils ne réussirent pas à l’avoir en un mois et puisqu’ils ont souvent peu de temps pour leurs séjours parfois les documents ne sont pas prêts avant qu’ils ne se retournent et cela les décourage. Donc, il y a ces motifs-là qui font que d’autres secteurs n’intéressent pas encore.

Mais ceux qui persévèrent un peu et qui ont réussi certainement à faire des choses sur lace c’est des gens qui ont développé ce que j’appelle des mécanismes parallèles pour dire on s’appuie sur un ami qui est déjà dans le domaine ou bien on est actionnaire dans la société d’un ami pour forcer un peu la main aux choses jusqu’à ce qu’on fasse progressivement l’expérience pour réussir à s’installer. Et ça c’est pour les gens qui sont persévérants. Les autres qui rencontrent des difficultés soutiennent chaque fois qu’ils ne sont pas prêts à recommencer parce que toutes les tentatives pour contribuer au développement du pays n’aboutissent souvent pas.

Je donne un autre élément. Il y assez de compétences et de savoir-faire, des gens qui peuvent intervenir par exemple dans nos universités qui demandent par exemple pendant leurs vacances à venir ici pour intervenir et donner des cours mais on ne leur fait aucune facilité. Je ne sais si c’est de la jalousie ou de la concurrence.

Ces situations-là ne permettent pas toujours à ceux qui ont envie de venir de le faire. Et j’ai plein de dossiers de ces cas.

 

Que doit-on faire pour permettre aux béninois de l’extérieur d’investir dans tous les secteurs sans crainte ?

Je pense qu’il faut que l’administration publique soit beaucoup plus dynamique et souple sur la façon d’abord de donner l’information. Je donne un exemple : c’est vrai que de plus en plus maintenant on a des sites portail sur lesquels on peut avoir les informations sur les pièces à fournir pour avoir tel ou tel papier et sur quelle durée. Ces informations n’étaient pas disponibles. En même temps ça l’est, c’est théorique. Une pièce qu’on est censé avoir en trois jours n’est pas disponible après une semaine. Déjà du point de vue organisationnel, il y a des problèmes à régler.

Deuxième chose, les secteurs dans lesquels le Bénin a besoin d’investissement doivent être ouverts en termes d’informations à tout le monde. C’est vrai, on va parler du Centre de promotion des investissements mais ces investisseurs béninois de l’extérieur ont un statut particulier. C’est d’abord des ressortissants du pays qui veulent faire quelque chose dans le pays. Il faut qu’on ait des conditions particulières pour eux. Parce que si vous voulez traiter le béninois qui a fait peut-être 20 ans aux Etats-Unis comme un américain qui vient investir au Bénin cela ne passera pas parce que lui, il est d’abord fils du pays. Mais déjà, dans les textes c’est des choses qu’il faut revoir. Je ne parle pas de facilité en termes de discrimination mais si je suis en compétition avec un égyptien alors que je suis béninois pour la même chose, si je veux avoir une certaine fierté comme nous en connaissons dans certains pays comme le Ghana, je vous donne l’illustration de Ghana télécom. Le gouvernement du Ghana a voulu vendre cette société mais a donné la priorité à la diaspora et ils se sont mis ensemble pour la racheter ce qui a fait que cette société est restée dans le patrimoine des ghanéens, parce que c’est ça qui compte pour eux. Je n’ai rien contre les autres nationalités mais si un pays veut faire la promotion de ses ressortissants d’abord, c’est l’une des choses qu’on pourrait faire. Les textes de loi qui doivent prévoir des dérogations particulières quand l’investisseur est un ressortissant du pays doivent être pris en compte.

Et enfin, il faut que l’administration aille au-delà des simples discours. Il faut qu’il y ait des cadres et structures au niveau desquels vous avez toutes les informations qu’il vous faut. Ce qui se passe jusque-là c’est que vous avez de façon parcellaire l’information, ce qui fait qu’on se promène trop.

La contribution des béninois de l’extérieur n’est pas seulement en terme de on veut financer les secteurs ou un programme d’actions d’un gouvernement. Les gens peuvent avoir des initiatives ou ils ont des réseaux qui veulent s’intéresser à des choses par exemple dans l’administration locale. Aujourd’hui, ces choses-là sont très complexes même s’il y a des textes de loi qui parlent de la coopération décentralisée. Il y a beaucoup de projets qui dorment dans les tiroirs pour lesquels les financements sont disponibles mais qui n’ont jamais démarré.

 

Quelles difficultés rencontrent les béninois de l’extérieur à investir au Bénin ?

 

L’une des difficultés c’est l’accès à l’information. Mais en dehors de ça quand on a réussi à braver cela, vous pouvez être combattu. Parfois vous avez des initiatives pour entrer dans un secteur mais ceux qui y sont ne vous laissent pas y entrer facilement. Alors que vous n’êtes pas venu pour prendre la place de quelqu’un. Vous voulez juste apporter votre contribution à la lutte contre la pauvreté et donner un coup de pouce au développement du pays.

Autre chose, la politique ‘’politicienne’’, les jeux de calculs se mêlent généralement à tout ça parce quand vous commencez à être trop présent dans une localité et qu’on ne sait pas de quel bord politique vous êtes, ça inquiète, ça dérange et on peut vous compliquer la tâche.

Aujourd’hui, la question de la fiscalité comme un peu pour certaines entreprises en démarrage même au plan national pour les autochtones, il n’y pas du tout de mesures qui incitent les béninois de l’extérieur. Mais il y en a qui persévèrent, à leurs risques et périls parfois. J’ai vu des gens ramasser leurs clics et clacs après six mois et dire qu’on ne leur facilite pas la tâche.

Quel est l’impact de la diaspora sur l’économie béninoise ?

 

Malheureusement, on ne va pas évaluer l’impact là parce qu’on n’a pas une tribune particulière à la diaspora pour se faire remarquer et ça c’est une des faiblesses de notre administration. Tout à l’heure nous avons évoqué les pays comme le Sénégal et le Mali. Là-bas, vous avez le haut conseil des sénégalais de l’extérieur au Sénégal et des maliens au Mali. C’est des structures qui sont complètement intégrées à l’administration.  Leur représentant ou bureau doit est associé à des projets. S’il faut aller à la recherche de financements, c’est des gens qu’on met à contribution. Mais ce n’est pas encore le cas du Bénin pour qu’on puisse dire voilà, c’est grâce à la contribution de la diaspora qu’on a pu réaliser tel projet.

Généralement, on ne sent pas cet impact que vous voulez faire remarquer mais je pense, et cela me permet d’ouvrir un coin de voile sur un projet sur lequel nous sommes en train de travailler avec la Banque africaine de développement. Nous sommes en train d’actualiser un certain nombre d’études et aussi d’ouvrir des brèches pour avoir des documents de politique qui pourraient aider le gouvernement et l’administration publique à prévoir de façon explicite le mécanisme par lequel l’épargne ou les investissements des béninois de l’extérieur pourraient être remarquables dans le pays. Et ça, s’il n’y a pas un cadre règlementaire formel dans lequel ça va se faire, ce serait très difficile.

 

Quelles sont les actions à poser pour une meilleure participation de la diaspora à l’économie ?

C’est l’information, la communication de façon authentique, réelle et vraie. L’accès à l’information en temps réel grâce aux outils du numérique. Quelques facilités en termes de privilège. L’ouverture des secteurs dans lesquels nos frères qui sont au pays ne sont pas forcément les meilleurs à ceux de la diaspora. Quand on prend un domaine comme la télémédecine par exemple, ce n’est pas évident qu’on soit les meilleurs mais vous allez voir des béninois qui excellent dans ce domaine dans d’autres pays. Il suffit qu’on reconnaisse leur expertise et qu’on leur offre le cadre dans lequel ils vont s’exprimer et ils vont booster beaucoup de domaines.

Nous savons qu’avec l’actuel gouvernement il y a des projets qui sont en cours. Ces projets doivent penser à ce que la diaspora peut faire. De même, il faut mettre en place des cadres formels. Je sais que, du point de vue de l’administration, il y a des institutions qui sont mises en place mais parfois leur fonctionnement ne facilite pas ce travail-là.

Avez-vous une préoccupation particulière ?

Je voudrais juste insister sur le fait que le gouvernement puisse de façon particulière s’intéresser au volume des transferts de fonds de sa diaspora ou de ses ressortissants à l’extérieur pour que même si c’est chaque deux ans on puisse voir quel est le volume et au-delà du volume s’il y a une possibilité institutionnelle d’orienter ces ressources-là. Parce qu’il y a beaucoup de béninois qui ont de l’argent qui dort dans les banques étrangères et qui ne leur rapporte pas grand-chose. Alors que ses ressources, si ça rentre dans notre économie, cela fera du bien à l’économie. Toutes les études ont prouvé que les transferts de fonds dépassent de loin l’aide publique au développement. La contribution des transferts de fonds des béninois de la diaspora est un bon substitut et qui n’a aucun coût parce que ce sont les fils du pays qui investissent directement. Ils en tireront des profits ainsi que le gouvernement. Donc que le pays ouvre ses portes pour que ses fils et filles qui sont à l’extérieur puissent également contribuer au développement du pays.

 

 

 

 

 

 

 

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